Je suis un petit et un grand collectionneur.
Petit, parce que je collectionne à mon niveau financier, restreint comme pour de nombreux collectionneurs
Grand, parce que cela fait depuis plus de 30 ans que je collectionne et qu’à force, j’ai amassé des trésors d’objets et d’œuvres à ne plus savoir où les mettre.
Bien sûr, je n’ai pas d’œuvres de ces artistes qui défraient les chroniques du marché de l’art, mais l’art peut se nicher bien ailleurs, dans des artistes moins en vue mais tout aussi intéressant, voir plus, car leur humanité se rapproche de leur humilité.

Il n’est pas nécessaire d’être riche pour collectionner de l’art, il faut juste être passionné, curieux, apprendre à regarder et savoir chercher patiemment. Au début, on se trompe sur les achats, puis l’œil s’exerce, la prudence se construit et les choix s’affinent… enfin, presque car étant un collectionneur éclectique, je dois m’exercer constamment.


Une jeune amie, que j’apprécie beaucoup, m’a récemment dit que ma collection était liée à des désirs de possession. Possession de l’être aimé, possession d’objets et qu’elle espérait se situer ailleurs, plus libre de cette matérialité.
Je me permettais alors de la renvoyer à la lecture des écrits de Zygmunt Bauman et de Bernard Stiegler et du concept de liquidité.

Mais sa réflexion avait fait mouche et me force à me questionner.

Abou Traoré
né en 1960
Sculpteur du Burkina Faso

Ensemble de plus de 15 sculptures

Qu’est-ce que collectionner ? Pourquoi ce comportement compulsif ? Est-ce une envie de posséder ? mais posséder quoi ?
De la valeur fiduciaire ? Vous pensez que l’on collectionne des œuvres d’art pour leur valeur financière ?
Sur cet aspect là, les collectionneurs auraient plus à gagner en collectionnant des lingots d’or, des actions d’entreprises, des bitcoins ou autres liquidités du monde libéral.
Mais cela ne serait pas de la collection, seulement un jeu boursier à court et moyen terme. Malheureusement, depuis la crise financière de 2008 et des sites de cotation de l’art tels artprice, de nombreux financiers se font passer pour des collectionneurs.

Claude Jouhanneau (1931-2011)
Peintre français

Ensemble de peinture, gouache, dessins et carnets à dessin

J’achète, je revends, je stocke, je valorise, j’utilise l’art comme simple support de valeur. Je sais que c’est l’image qui est donné du marché de l’art, mais la majorité des acheteurs d’art ne se construisent pas de cette manière.

La collection n’a rien à voir avec la possession, la collection a à voir avec le lien, avec la connaissance et ce qui les relit tout les deux, la transmission.

Bruno Leray
né en 1964
Peintre français

Ensemble de peintures

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours collectionné, les timbres, les minéraux/fossiles puis les gravures, dessins, peintures, sculptures etc.

Inconnu
peut-être Axel Revold
(1887-1962)
Peintre norvégien

Au delà de la chasse au trésor, qui motive le jeu et l’excitation de la recherche, de la fouille et de la découverte, il y a la curiosité.
Curiosité des sujets que les timbres proposent par leur illustration, puis curiosité sur les pays où ils sont édités.
Connaissance à acquérir sur les minéraux et fossiles, sur la compréhension des lieux où ils peuvent se trouver. C’est ainsi que tu te retrouves le seul élève de collège à être passionné par les cours de biologie portant sur l’étude de la terre ! Le seul à ne pas dormir quand la prof. parle de formation de la croute terrestre.

Et il y a le lien avec l’humanité.
Cette humanité que tu aimes et détestes à la fois, cette humanité dans lequel tu aimerais te plonger mais auprès de qui tu n’es pas à l’aise.
Ces objets d’art, dont tu t’entoures, te permette de garder le lien avec elle, tout en t’en prémunissant. Ils te permettent de toujours croire en elle, ils construisent du lien entre les gens et toi, les autres cultures et les autres époques.
Ils te permettent d’être au monde.

Ole Gabriel Dahl
né en 1921
Peintre norvégien

Une peinture à l’huile

Rembrandt Harmenszoon van Rijn or not Rembrandt
(1606-1669)

Une miniature reprenant le portrait de Saskia présent au Louvre

Parfois, je me permets de dire des choses qui peuvent sembler être asséner comme des vérités.
Des vérités, je ne sais pas, mais des observations quotidiennes après une formation en art et histoire de l’art, une expérience assez longue en tant qu’artiste (dans le spectacle vivant) et une autre en tant que collectionneur et la tentative de vouloir entrer dans le marché de l’art.
Plutôt féru de sociologie que de philosophie, j’aime observer les systèmes dont lesquels nous nous débattons.

Il y a déjà cette nécessité de séparer art, décoration et recherche, et il y a le kitsch.

Antonino Virduzzo
(1926-1982)
Graveur et sculpteur Italo-Américain

Je possède un important ensemble de lithographie des années 1960 et un ensemble de documents (livres, photos, affiches d’exposition)

L’art ne surgit que rarement, il ne peut se percevoir que dans un parcours d’artiste et non pas seulement dans une œuvre et un instant de création.
Il n’est inhérent ni au medium, ni au discours, ni à l’origine géographique, ni à une formation ou connaissance technique ou à une expérience, il est le dépassement de tout cela. Dépassement qui s’obtient à force d’expérience, de remise en question, de travail et qui va petit à petit tracer une singularité dans ce que porte l’œuvre de manière consciente ou non par l’artiste.
La conscience ou son énonciation théorique n’est pas nécessaire à la présence de l’art.

La recherche, c’est toutes ces propositions qui font le terreau à l’art, qui l’interrogent, le questionnent, le triturent dans tous le sens, remettent même en question son existence et sa réalité.
Elle est importante même quand elle devient absurde, car elle permet de positionner les choses et de se positionner.

La décoration, c’est tous ces objets dont nous aimons nous entourer, qui peuvent être art mais pas uniquement. Qui nous aident à être dans un présent, un lien au passé, une inscription pour le futur, une inscription dans le réel.

Et il y a le kitsch, ce phénomène qui apparait quand les sociétés se cherchent, dans ces moments entre deux périodes, ce moment de déséquilibre où une élite autoproclamée cherchent à trouver une existence à leur trop plein.
Trop plein de puissance, trop plein de pouvoir, trop plein d’objet, trop plein de sollicitation et de réponse trop riche à leur envie. Cette nécessité humaine, ou bien est-ce libérale (la chrématistique) d’accumuler sans fin.
Mais cette capacité de pouvoir accumuler sans fin, pousse les limites de l’excitation et demande sans fin quelque chose de plus excitant à chaque fois. Pour exister dans ce monde de richesse, il est nécessaire de pousser l’exagération. Le kitsch, la provocation de plus en plus loin, sans limite sauf sa propre mort. Nous sommes dans une de ces périodes.
Il y a un livre d’Hubert Selby, Le démon, qui illustre très bien cette insatisfaction.

Et il y a art et marché qui sont à la fois antinomique et indissociable.
Contrairement à la musique, aux cinémas, à la littérature, l’art plastique ou visuel a une dimension physique qui lui est inhérente. Une photo d’un tableau n’est pas un tableau et mis à part pour l’art dématérialisé (vidéo et images numériques), l’unicité en est un critère important, donc un élément de distinction. Critère auquel se soumet d’ailleurs l’art vidéo et numérique alors qu’il pourrait en être autrement.
C’est pour cela qu’il est un élément de distinction de certaines classes sociales et qu’il est soumis à une forte spéculation, surtout depuis l’avènement d’internet et de bases de données et d’analyses tel que Artprice (artprice.com) qui ont permis de financiariser une connaissance alors réservée à des amateurs, dans le sens connaisseurs.

Il y a eu aussi la crise de 2008 qui a montré qu’utiliser l’art comme placement financier, résistait mieux aux crises que les autres placements, tout en amenant une valorisation personnelle (la figure du mécène, du collectionneur).